Trois mois de détention provisoire du poète Affectio pour avoir photographié un chantier public
L’Observatoire pour la protection des défenseur·es des droits humains, un partenariat de l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) et de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), le Centre de Documentation et de Formation sur les Droits (CDFDH), l’Institute for Human Rights and Development in Africa (IHRDA), Service International pour les Droits de l’Homme (sigle en anglais ISHR), la Coalition Togolaise des Défenseurs des Droits de l’Homme (CTDDH) et le Réseau Ouest Africain des Défenseurs des Droits de l’Homme (ROADDH), condamnent les trois mois de détention arbitraire de M. Honoré Sitsopé Sokpor dit « Affectio » au Togo, et réclament sa libération immédiate et inconditionnelle.
Honoré Sitsopé Sokpor, plus connu sous le pseudonyme « Affectio », est un poète et cyberactiviste togolais engagé contre les injustices sociales qui fait l’objet d’un harcèlement judiciaire depuis plus d’un an et demi. Il est aujourd’hui détenu depuis trois mois à la prison civile de Lomé en raison de l’exercice légitime de son droit à la liberté d’expression, de diffusion et d’accès à l’information.
Arrêté arbitrairement une première fois le 12 janvier 2025 à Lomé à la suite d’une publication sur les réseaux sociaux d’un poème critique du pouvoir intitulé « Fais ta part », Affectio a été inculpé par le procureur de la République près le tribunal de première instance de Lomé pour « atteinte à la sûreté de l’État » le 14 janvier 2025. Un fondement juridique défini de manière trop vague dans le Code pénal, comme l’ont rappelé plusieurs experts des Nations unies dans une lettre adressée aux autorités togolaises en date du 30 avril 2026. Affectio a finalement été remis en liberté provisoire le 31 décembre 2025.
L’Observatoire et le CDFDH avaient alors salué cette mesure de clémence concernant Affectio ainsi que plusieurs dizaines d’autres défenseur·es des droits humains tout en rappelant que le maintien des poursuites pénales à leur encontre en raison de leurs activités légitimes alimentait un climat d’insécurité juridique, de pression judiciaire et d’autocensure incompatible avec un État de droit respectueux des libertés publiques. Cette mesure de clémence n’a en effet pas empêché la poursuite de la criminalisation de certain·es défenseur·es des droits humains au cours des mois suivants.
Le 24 avril 2026, alors qu’il photographiait un chantier public, Affectio a été arrêté une seconde fois par l’unité Anti-gang de Didjolé qui l’a menotté et a fouillé son téléphone. Affectio a rapporté à cet égard que les menottes à ses poignets étaient « trop serrées » et qu’il a reçu plusieurs coups portés par les agents, notamment au niveau de la tête. Il a ensuite été emmené et maintenu à la gendarmerie d’Agoè-Nyivé durant six jours. Présenté à un juge d’instruction le 1er mai 2026, le chef d’accusation retenu contre Affectio est resté le même que lors de sa première arrestation. Il a ensuite été conduit au Service Central de Recherches et d’Investigations Criminelles (SCRIC) durant trois jours, avant d’être déféré à la prison civile de Lomé le 4 mai 2026.
Les organisations signataires relèvent que l’article 52 et suivants du Code de procédure pénale limitent la durée légale d’une garde à vue à quarante-huit heures, renouvelable une seule fois pour une durée équivalente sur autorisation du procureur de la République. Or, lors de cette seconde arrestation, Affectio est resté en garde à vue au moins dix jours sans cette autorisation préalable.
Malgré la dénonciation de sa seconde arrestation arbitraire par l’Observatoire et d’autres organisations de la société civile, qui s’inscrit dans le prolongement de sa première arrestation qui avait déjà soulevé les préoccupations de la Rapporteure Spéciale des Nations unies sur les défenseur·es des droits humains, Affectio entame à ce jour son quatrième mois de détention arbitraire. Les organisations signataires condamnent donc fermement la poursuite de sa détention, sa garde à vue prolongée, et les allégations de torture et de mauvais traitements à son encontre, en ce que ces actes ne semblent viser qu’à le punir pour l’exercice légitime de sa liberté d’expression, de diffusion et d’accès à l’information.
Ces libertés sont pourtant consacrées en droit international des droits humains à l’article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques et à l’article 9 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, ainsi qu’en droit national à l’article 5 de la Déclaration solennelle des droits et devoirs fondamentaux des personnes et des citoyens qui a valeur constitutionnelle et sont garanties par le Code de la presse de 2020 qui dispose en son article 6 : « Toute personne a la liberté d’exprimer et de diffuser par parole, écrit ou tous autres moyens, ses opinions ou les informations qu’elle détient, dans le respect des limites définies par la loi ».
Toutes les organisations signataires appellent donc une nouvelle fois l’État togolais à libérer immédiatement et sans conditions Affectio, et à cesser le harcèlement judiciaire à son encontre ainsi qu’à l’encontre de tou·tes défenseur·es des droits humains dans le pays. Les charges qui pèsent contre Affectio, de même qu’à l’encontre des autres défenseur·es libéré·es provisoirement en décembre 2025, doivent être abandonnées.
Les organisations signataires exhortent également le procureur de la République à diligenter des enquêtes indépendantes sur les allégations de torture et de mauvais traitements lors de la seconde arrestation d’Affectio du 24 avril 2026, conformément à l’article 12 de la Convention contre la torture des Nations unies, ainsi que sur les circonstances des deux privations arbitraires de liberté d’Affectio, et à identifier les responsables et à les sanctionner, conformément aux Observations finales du Comité contre la torture des Nations unies en 2019.
Plus largement, l’exercice du droit de défendre au Togo expose la société civile à un risque considérable de subir des actes de torture et de mauvais traitements selon l’Indice mondial contre la torture de l’Organisation mondiale contre la torture. Dans ce contexte, il est urgent que la loi sur la reconnaissance et la protection des défenseur·es des droits humains soit présentée devant l’Assemblée nationale sans délai après consultation de la société civile, conformément aux recommandations du Comité des droits de l’Homme de 2021 de l’Examen périodique universel (EPU) du Togo en 2022 et à l’engagement du gouvernement qui avait promis de le faire en 2024. Ce cadre législatif constitue une étape essentielle pour garantir un environnement de travail sûr, favorable et propice aux activités de la société civile.
Signataires :
- Organisation mondiale contre la torture (OMCT), dans le cadre de l’Observatoire pour la protection des défenseur·es des droits humains
- Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), dans le cadre de l’Observatoire pour la protection des défenseur·es des droits humain
- Centre de Documentation et de Formation sur les Droits de l’Homme (CDFDH)
- Institute for Human Rights and Development in Africa (IHRDA)
- Service International pour les Droits de l’Homme (sigle en anglais ISHR)
- Coalition Togolaise des Défenseurs des Droits de l’Homme (CTDDH)
- Réseau Ouest Africain des Défenseurs des Droits de l’Homme (ROADDH)
